Ce qui suit est basé sur une communication écrite par la Rapporteuse spéciale sur la situation des défenseurs et défenseuses des droits humains et d’autres experts des Nations Unies et transmise au Gouvernement de la Guinée le 23 octobre 2025. La communication est restée confidentielle durant 60 jours afin de permettre au Gouvernement de répondre. Malheureusement, le Gouvernement n’a pas répondu dans ce délai. Si une réponse est reçue, elle sera publiée dans la base de données des procédures spéciales des Nations Unies.
En plus des violations exposées dans la communication, la Rapporteuse Spéciale a reçu des informations selon lesquelles les autorités guinéennes auraient déclaré le passeport de M. Alseny Farinta Camara comme volé. M. Camara aurait été informé de ce développement par les autorités gambiennes lors d’une visite à Banjul en octobre 2025. Cette démarche des autorités guinéennes semble viser à restreindre la liberté de mouvement de M. Camara.
Ce qui suit est une version écourtée de la communication originale.
CONTEXTE
Sujet : les menaces et la tentative de disparition forcée visant le défenseur des droits humains M. Alseny Farinta Camara, le contraignant à fuir la Guinée afin d’assurer sa sécurité et sa protection. M. Camara s’est enfui en Guinée-Bissau en août 2024, puis au Sénégal en novembre 2024, où il continue de craindre pour sa sécurité en raison de la coopération entre les autorités sénégalaises et guinéennes ainsi que de la surveillance dont il ferait toujours l’objet. Il semble que M. Camara soit pris pour cible en raison de son travail de dénonciation de la corruption et de défense des victimes de disparitions forcées en Guinée.
M. Alseny Farinta Camara est un militant et défenseur des droits humains guinéen. Il est président du Réseau National des Acteurs du Développement Durable (RENADE) et Coordinateur Adjoint de Tournons La Page Guinée (TNP-Guinée). Depuis 2019, il se consacre à la lutte contre la corruption, à la documentation des violations des droits humains et à la mobilisation de l’opinion publique contre les abus de pouvoir.
Les titulaires de mandat au titre des procédures spéciales ont écrit au Gouvernement guinéen au sujet des allégations d’enlèvement, de disparition forcée et de torture à l’encontre du défenseur des droits humains Abdoul Sacko, ainsi que de la disparition forcée prolongée des défenseurs des droits humains et membres du TNP-Guinée, Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah (GIN 1/2025). Nous regrettons de ne pas avoir reçu de réponse du gouvernement.
ALLÉGATIONS
En 2019, M. Camara a participé aux manifestations nationales organisées sous la bannière du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) afin de s’opposer à la tentative de l’ancien président Alpha Condé d’obtenir un troisième mandat inconstitutionnel. Sa dissidence pacifique a conduit à son arrestation et à sa condamnation arbitraire.
Le 8 mars 2024, M. Camara a déposé deux plaintes officielles pour corruption auprès du Tribunal pour la répression des crimes économiques et financiers (CRIEF), alléguant des détournements de fonds de la part de hauts responsables du CRIEF qui avaient refusé de donner suite à ses plaintes antérieures. Le 13 mars 2024, le Procureur spécial du CRIEF a tenu un point de presse télévisé au sujet des plaintes déposées par M. Camara. Peu après, M. Camara a déclaré avoir reçu des appels anonymes le menaçant de mort, indiquant que le fait d’attirer l’attention du public sur son travail de dénonciation de la corruption à haut niveau le mettait en danger personnellement.
Le 20 mars 2024, M. Camara a déposé des éléments de preuve supplémentaires contre quatre représentants de l’État récemment limogés par le président par intérim de la Guinée, Doumbouya. Le même jour, alors qu’il intervenait en direct pour souligner l’importance de la protection des biens publics et des droits humains, il a reçu des messages de menace de la part du procureur spécial du CRIEF. M. Camara a ensuite rendu publics les messages du procureur dans les médias.
Dans la nuit du 9 au 10 mai 2024, des individus non identifiés se sont introduits dans le domicile de M. Camara à Conakry vers 4 heures du matin, proférant des menaces à son encontre ainsi qu’à celle de sa famille. M. Camara a déposé une plainte contre X et a relocalisé son épouse et ses enfants dans un lieu plus sûr pour des raisons de sécurité.
En juin 2024, M. Camara a déposé une plainte auprès du CRIEF contre la société pétrolière suisse Addax & Oryx Group. Il a accusé l’entreprise ainsi que des proches du président par intérim Doumbouya de corruption dans le cadre de la négociation d’un contrat portant sur des carburants toxiques qui auraient mis en danger la santé publique. Par la suite, M. Camara a été averti par une source confidentielle que des agents de la Direction centrale des enquêtes judiciaires de la gendarmerie prévoyaient de l’enlever, et un juge du CRIEF l’a exhorté en privé à faire preuve de prudence. M. Camara a dès lors limité ses apparitions médiatiques et s’est plutôt préparé à marquer la Journée internationale Nelson Mandela le 18 juillet 2024 par un « marathon anti-corruption » symbolique.
Le 17 juillet 2024, M. Camara a appris que deux de ses collègues du FNDC avaient été enlevés et soumis à une disparition forcée (objet de GIN 1/2025). Un officier de la Commission mobile d’intervention a averti M. Camara qu’il risquait lui-même d’être victime d’une disparition forcée s’il maintenait son projet. M. Camara a annulé l’événement et a, à la place, adressé un mémorandum au président par intérim Doumbouya, demandant justice pour les victimes de disparition forcée.
Le 5 août 2024, plusieurs gendarmes armés ont mené une descente au domicile familial de M. Camara. Celui-ci ne se trouvait pas sur les lieux au moment des faits. Ayant été informé de la descente et soupçonnant une tentative d’enlèvement, il a fui le même jour vers la Guinée-Bissau, où il a obtenu un permis de séjour temporaire.
Le 26 novembre 2024, M. Camara a reçu une convocation du ministère de l’Intérieur de la Guinée-Bissau l’invitant à se présenter à une réunion le 2 décembre 2024. Craignant d’être arrêté arbitrairement, il a refusé et s’est enfui à Dakar, au Sénégal.
Après avoir participé à une réunion de défenseurs des droits humains à Abidjan, en Côte d’Ivoire, organisée par l’Open Society Foundation du 27 au 29 janvier 2025, M. Camara a signalé que des personnes surveillaient sa maison et ses déplacements à Dakar. M. Camara a été contraint de quitter son domicile à la fin du mois de mars 2025, son propriétaire s’étant aperçu de ces activités, d’autant plus que la surveillance était exercée par des individus qui ne seraient pas de nationalité sénégalaise. En juin et juillet 2025, M. Camara a reçu des informations de contacts à Conakry selon lesquelles les forces de sécurité guinéennes se renseignaient sur sa localisation à Dakar.
Le 1er juin 2025, lors de la visite du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko à Conakry, M. Camara a publiquement appelé le président Sonko à exhorter les autorités guinéennes à libérer les victimes de disparition forcée.
En juillet 2025, M. Camara a adressé une lettre au Groupe de la Banque Mondiale demandant aux autorités guinéennes de suspendre les nouveaux financements. Le 27 août 2025, il a informé le préfet de Dakar qu’il avait l’intention d’organiser une grève de la faim devant le bureau régional de la Banque Mondiale à Dakar les 29 et 30 septembre 2025 pour protester contre le maintien du financement d’un État qui viole le droit international des droits humains.
Le 4 septembre 2025, M. Camara a été convoqué au commissariat du district E de Dakar, où il a été informé que le préfet de Dakar n’autorisait pas sa grève. M. Camara a également été invité à fournir des coordonnées personnelles. Compte tenu des rapports antérieurs faisant état d’une surveillance transfrontalière et d’une coopération entre les autorités sénégalaises et guinéennes, M. Camara craint d’être exposé à un risque accru d’arrestation arbitraire et d’enlèvement au Sénégal.
PRÉOCCUPATIONS
Dans la communication, nous exprimons notre vive préoccupation face aux menaces et à la tentative de disparition forcée de M. Camara, l’ayant contraint à fuir la Guinée et l’empêchant d’y retourner. Ces mesures semblent être des représailles directes à son travail de dénonciation de la corruption et de la collusion. Nous rappelons au Gouvernement guinéen l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié par la Guinée le 24 janvier 1978, qui protège la liberté d’expression, y compris celle susceptible de critiquer, de choquer ou d’offenser. En outre, les violations commises à l’encontre de M. Camara semblent constituer des mesures de représailles contre son plaidoyer légitime et pacifique en faveur des droits des victimes de disparitions forcées. Nous sommes également préoccupés par les informations indiquant que M. Camara demeure exposé à des risques même lorsqu’il réside dans d’autres États.
Les menaces et les actes dirigés contre M. Camara, qui l’ont contraint à fuir la Guinée, reflètent une tendance à l’intimidation et aux violations contre les militants et les défenseurs des droits humains en Guinée, et nous craignons que son déplacement contraint, la tentative de disparition forcée dont il a fait l’objet, ainsi que les cas antérieurs de disparitions forcées et de torture de défenseurs des droits humains guinéens, n’aient un effet dissuasif sur la liberté d’expression et d’association en Guinée.