Ce qui suit est basé sur une communication écrite par la Rapporteuse spéciale sur la situation des défenseurs et défenseuses des droits humains et d’autres expertes des Nations Unies et transmise au Gouvernement de Guinée-Bissau le 7 juillet 2025. La communication est restée confidentielle durant 60 jours afin de permettre au Gouvernement de répondre. Malheureusement, le Gouvernement n’a pas répondu dans ce délai. Si une réponse est reçue, elle sera publiée dans la base de données des procédures spéciales des Nations Unies.
Mise à jour : À la fin du mois de novembre 2025, le Ministère public a exonéré Valentina Cirelli, l’enquête ayant confirmé qu’elle n’avait pris aucune part à la détérioration des équipements de la société minière et qu’elle exerçait uniquement ses droits à la liberté d’expression et de réunion, ainsi qu’à la protection de l’environnement.
Ce qui suit est une version écourtée de la communication originale.
CONTEXTE
Sujet : l’arrestation et la détention arbitraires présumées de Mme Valentina Cirelli à Varela du 18 au 27 avril 2025.
Mme Valentina Cirelli est une défenseuse des droits humains et droits environnementaux italienne et bissau-guinéenne. Elle a activement défendu les droits des communautés locales de Varela, en particulier les droits collectifs à la terre et à l’environnement dans le contexte de l’exploitation minière dans la région. Cette situation a donné lieu à des manifestations contre l’installation d’une mine destinée à l’extraction de sable lourd sur les terres de la communauté de Nhiquim à Varela.
ALLÉGATIONS
Le contexte de l’exploitation minière en Guinée-Bissau
L’extraction de sable lourd dans les mines situées dans le secteur administratif de Varela au nord de la Guinée-Bissau se fait par des concessions à des entreprises chargées d’exploiter des plateformes flottantes. Celles-ci collectent le sable déposé sur la côte, filtrent les métaux et éléments désirables et, parfois, renvoient le sable sur le site. Le premier permis d’exploration pour l’exploitation de ces mines aurait été signé après le coup d’État militaire du 12 avril 2012, sans connaissance publique ni participation des communautés locales avec la société minière russe Sociedade Poto Sarl.
Le 6 août 2012, la Commission de recours et de règlement des différends de l’Autorité des marchés publics de Guinée-Bissau a suspendu cette licence en raison de violations environnementales présumées commises par la société minière russe. Cette licence a expiré en 2022-23 et ne semble pas avoir été renouvelée. Actuellement, les principales sociétés opérant dans l’extraction de sable lourd dans la région sont la société chinoise ‘West African Union’ et la société australienne ‘GMG Internacional FZC SA.’
Selon les informations reçues, malgré les affirmations des entreprises que les communautés locales auraient été consultées et informées de l’extraction du sable lourd, ni les autorités ni les sociétés minières n’auraient pas facilité les négociations pour déterminer les termes de cet accord minier avec les communautés. Des groupes de recherche ont documenté l’instabilité du sol dans les zones où le sable lourd a été enlevé, ce qui, selon les membres de la communauté locale, a entraîné la mort de six bovins et un accident impliquant un jeune enfant, ainsi que la déforestation d’une grande superficie de terrain sur laquelle l’entreprise et les autorités auraient l’intention de construire une structure permanente. Ce terrain fait partie d’une forêt qui est sacrée pour les communautés locales.
Les communautés locales qui habitent à proximité des sites d’extraction ont signalé que l’eau de la rivière utilisée pour l’irrigation des rizières et pour le pastoralisme est de plus en plus salinisée et contaminée par des déchets qu’elles attribuent aux sites d’extraction. En outre, les sites auraient provoqué une érosion côtière, la pollution sonore, l’épuisement des ressources marines et la dégradation des terres agricoles, pastorales et sacrées.
Les autorités de Guinée-Bissau auraient déployé du personnel militaire dans la région pour protéger les sites d’extraction et les machines de l’entreprise. Des membres de la communauté locale auraient également reçu l’ordre de quitter leur propriété, sans indication sur leur lieu de relogement ni sur une éventuelle compensation.
En réponse à ces violations présumées, le 18 avril 2025, un groupe de femmes a organisé une manifestation sur un site d’extraction lourde à Nhiquim. Le même jour un incendie criminel a endommagé les machines de la société minière australienne. Mme Valentina Cirelli a été accusée de faire partie de ce groupe.
Le cas de Mme Valentina Cirelli, défenseuse des droits humains dans le domaine de l’environnement
Le soir du 18 avril 2025, six soldats se sont présentés au domicile de Mme Cirelli à Varela et l’ont emmenée à la plage pour l’interroger sur l’incendie criminel qui a eu lieu sur le site d’extraction lourde de Nhiquim. À la plage, elle a été informée qu’elle serait transférée à Ingoré pour un nouvel interrogatoire. Mme Cirelli a initialement refusé de les accompagner, mais quand ils lui ont assuré qu’elle serait ramenée chez elle le soir même, elle a finalement accepté.
Lors de l’arrivée de Mme Cirelli à la caserne de l’armée à Ingoré, elle aurait été accueillie par deux figures d’autorité traditionnelles appelées « regulos », et par un homme du comité d’un autre village. Selon les informations reçues, Mme Cirelli faisait partie des quatre personnes qui auraient été arbitrairement enlevées de leur domicile cette nuit-là et emmenées à Ingoré. La défenseuse des droits humains a été informée que personne n’était disponible pour l’interroger à Ingoré, mais que le lendemain, les autorités compétentes se rendraient à Varela pour enquêter sur l’incendie criminel qui a endommagé les machines de la société minière. Le seul témoin présent sur les lieux lorsque la machine a pris feu aurait déclaré que Mme Cirelli n’était pas impliquée.
Le soir suivant, le 19 avril 2025, Mme Cirelli a été transférée, avec une autre femme, dans une cellule du deuxième escadron de la police à Bissau. La défenseuse des droits humains a appelé un ami sur son téléphone portable pour l’informer de l’endroit où elle se trouvait avant que ses biens ne soient confisqués. Le 19 avril 2025, un ami et l’avocat de Mme Cirelli ont été autorisés à lui rendre visite, mais ils n’ont pu rester que cinq minutes. Le même jour, le consul honoraire d’Italie a également été autorisé à rendre visite à Mme Cirelli en raison sa citoyenneté italienne.
Le 20 avril 2025, Mme Cirelli aurait été interrogée par huit officiers, ainsi que par le Ministre de l’Intérieur sans la présence de son avocat, qui s’est vu refuser l’accès à la salle d’entretien. Lorsque la défenseuse des droits humains a demandé un nouvel avocat, cette demande a également été rejetée. L’avocat de Mme Cirelli a été informé qu’il n’était pas autorisé à s’entretenir avec elle.
Le 23 avril 2025, le consul italien a été autorisé à rendre visite à la défenseuse des droits humains. Une personne d’autorité travaillant à la cellule de police du deuxième escadron aurait informé le consul qu’en raison des pressions exercées par les autorités italiennes, Mme Cirelli serait libérée dans l’après-midi. Cependant, elle n’a pas été remise en liberté.
Le 24 avril 2025, Mme Cirelli a été amenée au bureau du procureur public mais aurait été renvoyée à la cellule du deuxième escadron de la police à Bissau après une courte période car l’affaire relevait de juridictions de Manoa ou de Bissorã. Mme Cirelli a finalement eu accès à son avocat qui l’a informée que le matin du vendredi 25 avril 2025, l’affaire de la défenseuse des droits humains serait entendue par un juge à Bissau.
Le 25 avril 2025, Mme Cirelli a été présentée au parquet de Bissau, accusée du crime de « damage » dans sa forme qualifiée, conformément aux articles 150/1 et 151/1 al. b) du Code Pénal. Le juge présent à l’audience venant de Bissorã, l’affaire entrait dans la compétence des juridictions de Bissorã.
Le même jour, les autorités italiennes ont à nouveau été informées que Mme Cirelli avait été libérée. En réalité, selon les informations reçues, elle serait restée en détention jusqu’au 28 avril 2025, quand elle a été libérée sur la base d’un arrêt définitif. Malgré cette décision, elle a dû rester dans la cellule du deuxième escadron de la police à Bissau pendant trois heures de plus afin que le ministre de l’Intérieur puisse être informé, « par courtoisie. » Au moment de rédiger cette lettre, la défenseuse des droits humains n’avait pas été informée d’un acte d’accusation formel et n’avait reçu aucune autre citation à comparaître.
PRÉOCCUPATIONS
Dans la communication, nous exprimons notre profonde préoccupation concernant la détention arbitraire présumées de la défenseuse des droits humains et de l’environnement, Mme Valentina Cirelli. Nous sommes particulièrement préoccupés par le fait que cette détention semble être en rétribution directe pour son travail comme défenseuse des droits humains y compris son engagement en faveur de la protection de l’environnement, et l’exercice de sa liberté d’expression, réunion et association, ainsi que par l’absence apparente de procédure régulière lors de l’arrestation de Mme Cirelli et le fait qu’elle a été détenue dans la cellule du deuxième escadron de la police à Bissau pendant neuf jours avant d’être libérée. Nous sommes également préoccupés par le fait qu’elle n’ait pas eu accès à son avocat, qu’elle n’ait pas été informée des charges retenues contre elle pendant sa détention et que le consul italien ait été informé à deux reprises que Mme Cirelli avait été libérée alors qu’elle restait en détention.
Nous exprimons également notre inquiétude face à ce qui semble être un modèle émergent de criminalisation et de harcèlement judiciaire des défenseurs des droits humains et de l’environnement qui s’opposent aux mines d’extraction de sable lourd à Varela, ce qui, nous le craignons, pourrait avoir un effet dissuasif sur leur travail de défense des droits humains et de l’environnement local.