France : harcèlement et diffamation à l’encontre de la journaliste et défenseuse des droits humains Rokhaya Diallo (communication conjointe)

Ce qui suit est basé sur une communication écrite par la Rapporteuse spéciale sur la situation des défenseurs et défenseuses des droits humains et d’autres experts des Nations Unies et transmise au gouvernement de la France le 25 septembre 2023. La communication est restée confidentielle durant 60 jours afin de permettre au Gouvernement de répondre. Le Gouvernement a répondu le 23 novembre 2023.

Depuis l’envoi de la communication, en novembre 2023, Rokhaya Diallo a été relaxée dans le cadre du procès l’opposant à M. Enthoven, qui a fait appel, et a également été relaxée en appel dans le cadre du procès lui ayant été intenté par un haut fonctionnaire. Les autres procès sont toujours en cours. Par ailleurs, l’auteur de l’agression de Mme Diallo en 2020 n’a toujours pas été interpelé.

Ce qui suit est une version écourtée de la communication originale.

Lire la communication complète Lire la réponse du Gouvernement

CONTEXTE

Sujet : les différentes formes de harcèlement et de diffamation à l’encontre de la journaliste et défenseuse des droits humains Madame Rokhaya Diallo.

Mme Rokhaya Diallo est une journaliste, défenseure des droits humains, animatrice de télévision, écrivaine et cinéaste d’ascendance africaine. Elle est engagée depuis de nombreuses années sur les questions relatives aux droits de l’homme, notamment sur la discrimination raciale en France, et se concentre sur le genre et la justice raciale. Elle est l’une des rares femmes noires et musulmanes françaises visibles et la seule journaliste qui aborde la race et le genre à un niveau grand public. Elle a cofondé l’association « Les Indivisibles », association loi de 1901 dont le nom fait référence à l’article 1er de la Constitution de 1958 et qui a pour objet la lutte contre le racisme et discrimination raciale. C’est au travers de cette association et de son engagement que Mme Diallo est devenue une figure publique du militantisme antiraciste.

Mme Rokhaya Diallo a participé à des événements du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme organisés dans le passé, notamment la réunion régionale de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (IDPAD de son acronyme anglais) pour l’Europe et l’Amérique du Nord qui s’est tenue à Genève et, plus récemment, la 1ère session du Forum permanent sur les personnes d’ascendance africaine (PFPAD de son acronyme anglais) en 2022 en tant que panéliste à un événement spécial organisé pendant la session. En raison de son travail, elle a été confrontée à la discrimination et à des menaces pour sa sécurité.

ALLÉGATIONS

En février 2015, Madame Diallo avait été invitée par l’adjointe au maire du XXème arrondissement de Paris à un événement sur l’égalité hommes-femmes, devant se tenir lors du 8 mars dans ce même arrondissement. Il nous a été rapporté que lorsque Madame le maire Frédérique Calandra a appris l’invitation adressée à Madame Diallo, elle aurait annulé l’événement. Selon les informations reçues, Mme Calandra aurait ajouté lors d’un entretien avec un média « Si un jour Mme Diallo veut débattre [de féminisme], pas de problème, je la défoncerai ! ». Cette annulation aurait déclenché une vive controverse médiatique, notamment due à l’écriture et la diffusion massive de deux textes dans lesquels Mme Calandra aurait été accusée de censure et de racisme. Mme Calandra aurait déposé une plainte pour diffamation contre Madame Diallo et cinq autres femmes supposément impliquées dans la rédaction et/ou la diffusion de ces deux textes. En juillet 2018, Mme Diallo et les autres femmes accusées auraient comparu devant la 17ème chambre du tribunal de grande instance de Paris. Le 2 octobre 2018, la cour aurait condamné quatre de ces femmes pour diffamation, tandis qu’elle aurait relaxé deux autres femmes, notamment Madame Diallo.

Le 19 février 2018, une professeure de collège toulousain et militante laïque a publié le tweet suivant « Avis aux prédateurs De Haas, le corps de Rokhaya Diallo est à leur disposition ». Ce tweet aurait été publié en réponse à la position de Madame Diallo concernant le débat sur le port du voile, pour lequel Madame Diallo avait fait valoir qu’une femme portant le voile signifiait que son corps n’était pas à la disposition des hommes. Le 23 février 2018, Madame Diallo a porté plainte pour incitation au crime. La professeure de collège aurait reçu une réprimande formelle et un avertissement rappelant la loi. Elle aurait alors porté plainte à son tour pour dénonciation calomnieuse contre Madame Diallo, qui aurait été mise en examen en décembre 2021. Le 15 juillet 2023, Madame Diallo aurait reçu un recommandé de renvoi devant le tribunal correctionnel, estimant que la plainte pour incitation au crime n’était pas caractérisée.

Le 18 décembre 2018, le secrétaire d’État chargé du Numérique à cette époque, M. Mounir Mahjoubi, aurait demandé l’éviction de Madame Diallo du Conseil national du numérique, au sein duquel elle avait été nominée le jour précédent. La Présidente du Conseil aurait d’abord refusé d’accéder à cette demande, puis aurait démissionné le 20 décembre 2018 avec tous les autres membres du Conseil.

Le 2 janvier 2018, une essayiste française aurait déclaré : « Si Rokhaya Diallo n’a pas été jugée digne d’intégrer cette instance administrative, ce n’est pas parce qu’elle est noire, mais bien à cause de son propre racisme, de son sexisme et de sa proximité avec la mouvance islamiste. » Suite à ces propos, Madame Diallo a poursuivi l’essayiste pour injure publique. Le 8 octobre 2021, le tribunal correctionnel de Paris a jugé que ces propos ne constituaient pas une injure publique, et a déclaré l’essayiste non coupable.

En décembre 2019, Madame Diallo a découvert qu’un forum libre en ligne dénommé Avenoel contenait une chaîne ayant pour sujet « 100.0000 d’euros ou Pouvoir tabasser Rokhaya Diallo » (sic), dans lesquels les membres débattaient de la manière dont ils souhaitaient violer, tabasser ou encore tuer Madame Diallo. Mme Diallo a dénoncé ce forum à travers un tweet le 4 décembre 2019. Le jour suivant, le forum aurait supprimé le sujet et aurait sanctionné les utilisateurs.

En juin 2020, un homme aurait insulté Mme Diallo dans la rue à Paris, alors qu’elle était en entretien avec un media étranger. Madame Diallo aurait filmé l’incident et porté plainte. Cependant, la police n’aurait pas été capable d’identifier le nom de l’homme en question, bien que la femme l’accompagnant avait pu être clairement identifiée.

Le 21 octobre 2020, lors d’une émission télévisée, le philosophe, romancier et essayiste Pascal Bruckner aurait accusé Madame Diallo lors d’un débat télévisé d’avoir « entraîné la mort des 12 de Charlie » et « armé le bras des tueurs ». Madame Diallo aurait porté plainte contre Monsieur Bruckner en octobre 2022. Le 23 janvier 2023, Madame Diallo aurait été informé que sa plainte avait été remise devant la 17ème Chambre du Tribunal correctionnel de Paris. Le procès n’a pas encore eu lieu.

En octobre 2020, une auditrice de la station Radio Sud aurait tenu les propos racistes suivants envers Madame Diallo : « Sans la France Madame Diallo serait en Afrique avec 30kgs de plus, 15 gosses, en train de piler le mil par terre et d’attendre que Monsieur lui donne son tour entre les 4 autres épouses ». En décembre 2020, Madame Diallo aurait porté plainte contre ladite auditrice. Le 22 octobre 2021, le tribunal judiciaire de Carcassonne aurait classé l’affaire, affirmant que : « Les faits ou les circonstances des faits de la procédure n’ont pu être clairement établis par l’enquête. Les preuves ne sont donc pas suffisantes pour que l’infraction soit constituée, et que des poursuites pénales puissent être engagées, qu’il y a une absence d’éléments intentionnels. ». Le 26 mai 2023, le Parquet du Tribunal Judiciaire de Paris (5ème division) a réalisé une réquisition sur plainte avec constitution de partie civile, en demandant un renvoi de l’affaire devant le tribunal correctionnel.

Le 26 novembre 2020, Madame Diallo a répondu sur le réseau social X (anciennement Twitter) au philosophe Raphaël Enthoven en se référant à lui comme « un homme reconnu comme harceleur ». M. Enthoven a porté plainte contre Madame Diallo pour ses propos. Le procès se tiendra en octobre 2023. En 2021, un rapport d’analyse d’occurrence publié par l’entreprise Saper vedere, révélé que de septembre 2017 à janvier 2022, 478 mentions de Rokhaya Diallo ont été faites par Raphaël Enthoven sur X/Twitter, représentant ainsi la personne la plus mentionnée par cet utilisateur au cours de ces quatre années.

Le 8 février 2021, un auteur, haut fonctionnaire et préfet, co-fondateur du Printemps Républicain, a poursuivi Mme Diallo en justice pour avoir publié sur X (anciennement Twitter) des informations sur le montant de ses revenus le 23 novembre 2020. Mme Diallo a publié cette information dans une conversation que cet auteur avait initié, dans laquelle il accusait Mme Diallo de nuire à la France à travers une campagne de désinformation à l’étranger. Le 30 novembre 2022, le tribunal judiciaire de Paris a condamné Mme Diallo pour diffamation avec 500€ d’amende avec sursis, 1.000€ de dommages et intérêts et 1.500€ au titre des frais de justice. Mme Diallo a fait appel de cette décision. L’audience d’appel ne s’est pas encore tenue.

En juillet 2022, le Bureau du Journalisme d’Investigation dans une enquête conjointe avec le Sunday Times, a publié le nom de plusieurs personnes qui auraient été piratées et surveillées par le Qatar. Parmi eux quatre personnalités françaises y figureraient dont Madame Diallo. Dans le cadre de la Coupe du monde de football au Qatar en 2022, Madame Diallo avait publiquement dénoncé le non-respect des droits de l’homme au Qatar, notamment les conditions des travailleurs migrants.

En mars 2023, une enquête journalistique a questionné la bonne gestion et la distribution de l’argent du Fond Marianne, mis en place en 2021 par la Ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, dans le but de lutter contre l’extrémisme et la radicalisation. Courant avril et mai 2023, le parquet national financier a ouvert une information judiciaire pour soupçons de détournement de fonds publics. L’inspection générale de l’administration (IGA) a été saisie et une commission parlementaire mise en place. Le 6 juin, le rapport de l’inspection générale a dévoilé un « traitement privilégié » envers l’Union des Sociétés d’Education Physique et de Préparation Militaire (USEPPM), ainsi qu’une utilisation non conforme des subventions. Cette association aurait utilisé ces fonds pour un site internet et des publications sur les réseaux sociaux et pour salarier deux de ses administrateurs. Les propos et images publiés contiendraient des propos diffamatoires contre diverses personnalités, notamment Mme Diallo. Selon l’un des directeurs de l’USEPPM lors d’un passage télévisé le 15 juin 2023, la mission aurait été de mettre en place un arsenal de compte en ligne « pour le combat démocratique » en attaquant des personnalités en lien avec la « mouvance islamiste ». Mme Diallo a porté plainte devant le Parquet National Financier, afin que sa qualité de victime soit prise en compte dans le cas où le Parquet National Financier déciderait de renvoyer les prévenus devant le tribunal correctionnel.

En avril 2023, une plateforme collaborative a dévoilé l’existence d’un canal Telegram du nom de « FR Deter ». Composés d’universitaires, fonctionnaires, policiers, et militaires, les 7.300 membres du canal auraient tenu des propos racistes et antisémites, et auraient incité à des actions violentes, appelant notamment aux meurtres et aux viols envers des étrangers, journalistes et des députés élus de gauche. Madame Diallo ferait partie des personnalités mentionnées dans ce canal. Le canal a été supprimé le 2 avril 2023, et le ministère de l’Intérieur aurait demandé qu’une enquête judiciaire soit diligentée.

Le 7 juillet 2023, une enquête journalistique a révélé que les Émirats Arabes Unis étaient impliqués dans une campagne de diffamation qui visait plus d’un millier de personnes et des centaines d’organisations de la société civile, alléguant qu’ils avaient des liens avec les Frères musulmans. Cette campagne de diffamation aurait été menée contre des personnes de 18 pays européens différents. Mme Diallo ferait partie des 200 français répertoriés de manière alléguée comme liés au Frères musulmans. L’avocat de Mme Diallo a déposé plainte auprès du procureur de la République le 22 août 2023.

PRÉOCCUPATIONS

Dans cette communication, nous exprimons notre vive inquiétude face aux poursuites judiciaires, la surveillance, les intimidations et diffamations signalées contre Mme Diallo. Ces différentes attaques semblent être directement liée à son travail légitime en faveur des droits de l’homme, notamment les droits des femmes, des personnes d’ascendance africaine et l’exercice de son droit à la liberté d’expression.

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